Kim Jee-woon, babillages dans les Vosges


Le réalisateur sud-coréen Kim Jee-woon (2 sœurs, J'ai rencontré le diable, A Bittersweet Life...) s'est exprimé tout au long du festival de Gérardmer en petits et grands comités, au Grand hôtel, à la Mairie et à l'Espace Lac. En voici, je crois, l'intégralité, retranscrite et réagencée par mes soins. Il aborde la BD, gros point commun qu'il partage avec Jan Kounen (Dobermann), Président du jury cette année et soit dit en passant grand fana d'une de mes BD fétiches, le Polar extrême de Jodorowsky et Durandur. KJW nous cause aussi westerns, de ses personnages, de la peur - sa ritournelle de prédilection dans ses itw -, du story board et de ses projets en cours. Je ne saurais trop vous conseiller, en complément de ce texte, de relire l'entretien qu'avait eu Aurélien avec lui en 2008, toujours pour Cinemasie.

Comment avez-vous vécu votre expérience américaine sur Le dernier rempart ?

Cette expérience m'a appris que peu importe le pays d'où viennent les acteurs, ils ont tous envie d'être aimés du réalisateur. Qu'ils soient coréens ou américains, ils ont besoin de se sentir aimés, admirés. Et lorsque c'est le cas, ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. La différence majeure qui existe entre le fait de réaliser un film à Hollywood et en Corée, c'est qu'en Corée le pouvoir du réalisateur est très grand. Il se situe en haut de la pyramide, au-dessus de toute l'équipe. Quand il a une idée, une envie, il prend une décision, seul, et l'impose au reste de l'équipe. A Hollywood, c'est beaucoup plus compliqué. Les producteurs se trouvent au même niveau hiérarchique que le réalisateur. Lorsque ce dernier a une idée ou décide quelque chose, il doit en parler, faire des réunions. Il doit évoquer les détails, argumenter jusqu'à ce que tout soit approuvé - ou non - par la partie production. Ceci étant, à Hollywood, même avec ce système complexe il y a des réalisateurs qui arrivent à imposer leur vision. C'est le cas d'Alfonso Cuaron, des frères Coen, ou de David Fincher. J'avoue m'inspirer de ces réalisateurs-là pour réfléchir à la manière dont je ferai des films à l'avenir.
                             A droite du dernier rempart d'implants de cheveux d'Arnold, Kim Jee-won et sa casquette du jour.

Vous réalisez essentiellement des films de genre. Pourtant ils parlent souvent de la vie réelle, de la société contemporaine. Pourquoi pensez vous que le film de genre est une bonne manière de nous parler de cette société, de ses problèmes ?

Je voudrais d'abord préciser qu'on parle du genre mais qu'il existe différents cinémas de genre. Les miens parlent de la peur. Par exemple, en science fiction on parle de la peur du futur, pour l'horreur de celle de l'inconnu, un film dramatique abordera la peur de l'amour, de la souffrance que l'amour peut apporter, tandis qu'un film d'action reflétera la peur de la violence etc. Pour moi, il y a toujours cette peur qui prend place au centre du genre. Dans mes films, j'essaye d'apporter cette peur au sein d'un environnement réaliste, le plus réaliste possible, celui de la vie, et de faire intervenir la vie, celle de tous les jours, dans le genre.  

Quels sont vos films d'horreur favoris ?

Je ne regarde pas tellement de films d’horreur en général : je déteste avoir peur ! Parmi mes préférés, je cite Audition, de Takashi Miike, Ring, de Hideo Nakata, L’Exorciste, de William Friedkin, Shining, de Stanley Kubrick, Suspiria, de Dario Argento. Ils ont marqué mon imaginaire. J’ai projeté deux de mes angoisses sur grand écran : voir un fantôme en plein jour dans 2 sœurs, tomber en panne de voiture en banlieue de Séoul dans J’ai rencontré le diable. Par ailleurs, j’ai toujours craint qu’un type, sorti de nulle part, me saute dessus sans prévenir. C’est irrationnel, je sais.

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Pour Deux sœurs, vous étiez parti d'une photo, pour A Bittersweet Life d'une peinture d'Edward Hopper. Comment écrivez-vous vos films autour de ça ?

La première chose à laquelle je pense est liée à ce thème de la peur. C'est ça que j'ai d'abord envie de mettre en scène. A partir de là, je décide du style, le meilleur possible pour raconter telle ou telle histoire en fonction de ce thème, la peur, une peur. Ensuite vient l'espace dans lequel vont évoluer les personnages. Je pense à eux, à la relation qui va s'opérer entre eux, à l'espace dans lequel ils vont évoluer. Cette interaction va m'amener à l'étape suivante de mon processus, qui consiste à trouver une image du point de départ de mon film. Quel est-il ? A partir de ce point de départ, je vais trouver une image, un dessin, une photo, une peinture, ça peut être beaucoup de choses, et lorsque cette image va finalement s'imposer d'elle-même dans mon esprit, cela va permettre au film de commencer réellement à vivre. Avec A Bittersweet Life je voulais parler d'un homme, de la solitude d'un homme, de sa relation avec son espace vital, la ville, et, donc, de sa solitude dans cette grande ville. Avec ces trois thèmes, une image s'est imposée d'elle-même, celle d'un tableau du peintre américain Edward Hopper [Nighthawks, 1942, ndlr]. C'est comme ça que j'ai commencé à faire ce film, et c'est bien souvent ce processus d'écriture et de création que je viens de vous décrire que j'applique.

                Ci-dessus le tableau Nighthawks (Edward Hopper, 1942) ; ci-dessous le premier plan "urbain" de A Bittersweet Life.

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Sur ce film, je me suis aussi rendu compte que je filmais souvent le personnage principal de dos. Ca n'était pas un choix délibéré dès le départ. Au fur et à mesure du tournage, je demandais à l'acteur de tourner de dos. Je ressentais ainsi davantage sa solitude. La relation avec les tableaux d'Edward Hopper est très forte dans ce film. Lorsque je me trouve en face d'un dessin ou d'une peinture qui me parle vraiment, en face de laquelle j'éprouve des sensations assez fortes, j'ai tendance à imaginer l'histoire qui se situe dans ce qu'on voit dans cette peinture mais aussi tout ce qui se passe avant et après, en dehors du cadre. Ces personnages, qui sont dans le cadre, que va-t-il leur arriver, dans l'espace et dans le temps, une fois qu'ils en seront sortis ?...

Quel est le rôle du story bord dans votre cinéma ?

En arrivant à Hollywood, j'ai été très surpris de me rendre compte qu'il n'y avait pas tant de réalisateurs que ça qui utilisaient des story boards avant de préparer un film, alors qu'en Corée tous les films se font sur la base d'un story board – un découpage dessiné des différentes séquences. Auparavant, j'avais l'habitude d'en préparer avant de faire des films mais le problème c'est que bien souvent la plupart des idées et modifications me viennent à l'esprit une fois arrivé sur le tableau de tournage ! On se rend soudain compte que tel endroit ne convient pas à la scène. Maintenant, je fais des story boards seulement une fois que je me trouve physiquement sur les lieux du tournage, soit-dit en passant seul endroit au monde où je me sens vraiment vivant. Une fois qu'on a un bon story board, tout roule plutôt facilement. C'est un outil très pratique pour un réalisateur. Il est important de suivre la vision qu'on avait au départ du film. Faire intervenir de nouvelles idées à l'intérieur d'un story board bien construit n'est pas si difficile. La structure est déjà là, tandis que lorsqu'on arrive sur un plateau de tournage sans ce renfort il devient très compliqué de faire de nouvelles choses, on perd un peu le fil. Mes premiers souvenirs de cinéma, je les dois à mon père. Il adorait me montrer des films et m’enseigner un tas des choses sur le sujet. Paradoxalement, ce dernier n’a jamais voulu que je me lance dans la bande dessinée, ma grande passion. J’étais doué mais il déchirait mes dessins. Je recollais donc les morceaux quand il avait le dos tourné. C’est sûrement de là que je tiens ce goût du story board.

Les aimez-vous, vos personnages ?

Le personnage que j'aime le plus, par rapport aux autres que j'ai pu représenter dans mes films, est celui auquel je m'identifie le plus, à savoir Sun Woo, le héros de A Bittersweet life. Il me ressemble clairement. Il y a beaucoup de similarités, notamment dans son caractère. C'est quelqu'un de très honnête, qui parle de manière très directe aux gens qui l'entourent. C'est d'ailleurs un trait que l'on retrouve chez l'interprète, Lee Byeong-heon [photo ci-dessous]. Je me sens proche de ce caractère là en particulier. Dans un autre de mes films, Le bon, la brute et le cinglé, on peut dire des trois personnages du film qu'ils figurent trois facettes de ma propre psyché, qu'ils font partie de moi.

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Le bon, la brute et le cinglé, même Le dernier rempart, sont des westerns. On sait que vous en avez regardé beaucoup dans votre jeunesse. Avez vous l'idée d'un troisième western ? D'une trilogie ? Si oui, de quel autre classique ou célèbre artiste du genre souhaiteriez-vous vous inspirer ?

Dans les années 70, on avait pas mal de westerns coréens. Ces films m'ont beaucoup marqué lorsque j'étais enfant. Ils étaient eux-mêmes inspirés des films de Sergio Leone. J'étais impressionné par la vie des cow-boys tels qu'ils étaient représentés à l'écran. C'était héroïque ! J'aimais aussi tout ce qui se passait avant qu'ils dégainent leurs armes, les tempêtes de poussière mais également les courses de chevaux, dans les champs. C'est le genre d'images qui m'a accompagné durant ma jeunesse. Et si le festival de Gérardmer exprime un jour la volonté de projeter un western asiatique, j'ai beaucoup de conseils à donner et de films à proposer ! La plupart ne sont pas traditionnels et même un peu stupides (rires). 

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                            La longue scène scatologique de Mon nom est personne, tournée par Sergio Lone lui-même.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

Je travaille avec le producteur de Blue Valentine et The place beyond the pines sur l’adaptation d’un roman graphique très noir [le très sympa Criminal, ndlr, image ci-dessous]. Cette fois, comme en Corée j’aurai les pleins pouvoirs ainsi que le director’s cut. Il s’agira d’un film indépendant. Par ailleurs, j’aimerais beaucoup réaliser un film de science-fiction et un mélodrame. J’aime me lancer des défis, tenter des expériences nouvelles, me remettre en question, me réinventer et bousculer les règles. Je suis très curieux de nature.

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1ère photo et illustration du dossier issues du site officiel du Festival.
Photo de KJW avec Arnold Schwarzenegger empruntée à Dailyrecord.co.uk.
KJW avec un chapeau marron : photonamoi.

date
  • février 2014
crédits
Interviews